Anticiper ses rêves...
L'un des problèmes majeurs que je rencontre dans mon travail est la prolixité de mes projets pour l'avenir, quand ceux du présent n'ont même pas encore été joués.
Je travaille actuellement ma proposition sur le Misanthrope, à la lumière (c'est le cas de le dire...) de son cousin allemand Werther et de ses souffrances, sans oublier le bon Georges Bataille et sa quête de l'impossible. Envie de mettre en situation charnelle et érotique cette langue qui semble se suffir à elle-même... Parler c'est agir disaient les anciens. Or cette oeuvre réclame une lecture débarassée des poncifs hérités de la tradition française et de ce que l'on nous fait croire dans les milieux scolaires.
Monter cette pièce comme un Allemand le ferait, avec rage, insoumission et dans un esprit frondeur...
Or rien ne dit que je pourrais présenter ce travail, mais il faut pourtant que j'avance, afin de pouvoir convaincre les producteurs de me suivre...
Chose importante, c'est le Misanthrope que je leur propose et pas telle ou telle mise en scène. L'intérêt de l'oeuvre devrait seul suffir à les convaincre... Et si tel ne devait pas être le cas, je désespèrerais vraiment de l'état de la création en France et de mon avenir professionnel.
Ce projet est aux deux-tiers prêt, et je sais déjà quelles sont les pièces suivantes qui animent ma soif créative et organisatrice de scandale( au sens où Brecht l'entendait).
La création de la saison prochaine Shopping and fucking est, d'un point de vue intellectuel et conceptuel (même si je hais ce mot) achevée. Le décor est partie en construction, les costumes sont conçus, la distribution est faite depuis trois ans... donc je suis obligé de passer à autre chose pour ne pas m'éteindre.
Seulement il faudra pour cela que tous ceux qui ont plébicité mon travail prennent leurs responsabilités. J'entends par là qu'étant un jeune metteur en scène, je représente une cible idéale pour les programmateurs qui peuvent user du peu de pouvoir qu'ils ont pour me maintenir dans l'illusion que leur porte un jour s'ouvrira, car lorsqu'ils ont au téléphone Mathias Langhoff ou Christoph Marthaler, ce sont eux qui font des courbettes et ces poids-lourd du théâtre qui mènent la danse.
Je suis ravi d'offrir à tous ces hommes des moments de jouissance de leur pouvoir face à un jeune metteur en scène naïvement plein d'attentes, mais j'aimerais leur offrir la jouissance d'avoir un jour pris le risque - puisqu'aujourd'hui programmer un jeune metteur en scène est un risque- de donner autant sa chance à un metteur en scène français qu'à l'arrière garde théâtrale des pays de l'est.
La France est le plus gros importateur de spectacles de l'étranger, une exception culturelle qui pourrait bien finir par lui coûter cher.
Mon travail est ingrat quand il s'agit simplement d'aller convaincre des théâtres de la qualité de mon travail à venir.
Il est magique quand la qualité du travail est avéré et que j'ai enfin la joie de me retrouver dans une salle sombre avec les êtres chers que j'ai réunis afin de donner corps à ma colère.

3 Gerçures
"on est vrai que dans la mesure où l'on n'est encombré d'aucun talent."
Cioran.
Punaise, ça se prend le chou grave par ici...
suffirE
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